Article spécial pour le CMPAC, rédigé par Samaa Elibyari
La déclaration récente de Joël Arseneau, ministre de l’éducation du Québec, concernant l’interdiction de porter un signe religieux au primaire, dans les écoles publiques, a semé un émoi au sein de la communauté musulmane et a terni notre espoir de voir notre gouvernement se pencher sur les grands défis du moment.
La Coalition Avenir Québec (CAQ) avait fait de la politique identitaire son cheval de bataille, durant sa gouvernance à l’Assemblée Nationale. Donc, on airait pensé que les résultats humiliants de sa défaite indiqueraient que les quebécois.es ont d’autres priorités. Tous les ténors de la laïcité, balayés, oubliés, des reliques du passé. Aucun membre de la CAQ réélu.
Mais voilà que le Parti Quebécois, à la tête du nouveau gouvernement tombe dans le même piège. L’heure n’est pas aux débats populistes mais à un regard lucide et un leadership confiant pour affronter les grands défis auxquels le Québec sera confronté, surtout en éducation.
Si d’autres communautés religieuses seront touchées, c’est, soyons honnêtes, le foulard islamique, le hijab, qui est visé en premier lieu dans ce genre de discours.
Ici, une réalité s’impose. Qui a vu une étudiante au primaire portant le voile? Je m’explique. Les élèves inscrites à la dernière année du primaire ont en général onze ans. À cet âge, le port du foulard n’est pas obligatoire. Il le deviendra, ainsi que d’autres rituels islamiques comme le jeûne, à la puberté. D’après les statistiques au Canada et au Québec, en majorité (plus de 75%) ce stade est atteint à environ 12 ans.
On pourrait se demander alors pourquoi notre communauté devrait s’inquiéter d’un projet de loi qui n’affectera probablement qu’un nombre infime de fillettes musulmanes, voilées.
La question est de principe, de droits et de conséquences sociales pour toute notre communauté. Si on attend la Cour suprême du Canada pour trancher sur la question de la légalité de la Loi 21, au niveau pratique le message véhiculé par de telles lois est que nous sommes différents; fidèles à notre culture démodée, pas disposés à nous intégrer et donc ne méritons pas de jouir des mêmes droits que les autres québécois.es. Cette perception coloniale engendre inévitablement des dérives et des discriminations de toutes sortes.
Une société démocratique n’est pas affaiblie par la diversité, mais plutôt enrichie par la confiance de pouvoir accommoder tous et chacun. De là nait l’ingéniosité et la créativité. De nos jours, le rayonnement d’un état se traduit par son indépendance de pensée, et sa capacité d’innover non sa conformité au statut quo. En effet, les démarcations géographiques sont aisément dépassées par les yeux et les oreilles des téléphones cellulaires, des caméras de surveillance, des drones et sûrement d’autres agents robotiques d’espionnage que nous ne connaissons pas encore.
C’est notre vie privée aussi bien que notre sécurité nationale qui sont en jeu. Plus que les armes coûteuses c’est la suprématie du savoir qui deviendra notre premier protecteur. Or cela passe forcément par un système d’éducation avancé, robuste et stable. Où en sommes-nous au confluent de cette situation?
Au Québec, les défis dans le domaine de l’éducation sont sérieux. La pénurie de personnel enseignant demeure un enjeu critique pour le réseau scolaire public, avec plus de 3 000 postes d’enseignants, estimé à 3,5% à pourvoir à travers la province, en 2026. Même si on note une légère amélioration par rapport aux 4 % de l’année précédente et 6 % deux ans plus tôt, des mesures urgentes s’imposent. [1]
De plus les qualifications des enseignants ne rencontrent pas les normes requises, pour ne pas dire souhaitables. Ce qui mène les centres de services scolaires (CSS) à miser sur des formations d’appoint et des autorisations provisoires. [1, 2].
Les conditions de travail dans nos écoles, laissent à désirer car il s’avère que le taux d’abandon chez les jeunes enseignants reste élevé, avec environ 25 % qui quittent durant la période d’insertion professionnelle, et près de 50 % des nouveaux diplômés qui abandonnent la profession dans leurs cinq premières années.
Ajoutons à cela, la pénurie de personnel de soutien pédagogique; psychologues, et orthophonistes, par exemple.
Ces conditions préoccupantes ne sont pas secrètes et le problème qui ne date pas d’hier, s’est aggravé au fil des ans, voir Érudit . Ceci à un moment historique où nous assistons à une transformation technologique qui révolutionne déjà notre quotidien.
En Europe, le programme Erasmus+ est le programme de financement phare de l’Union européenne dans les domaines de l’éducation, de la formation, de la jeunesse et du sport. Tous les États membres de l’UE y participent, aux côtés de pays tiers associés tels que l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège, la Macédoine du Nord, la Serbie et la Turquie.
Pour le cycle courant (2021–2027), le programme actuel dispose d’un budget estimé à 26,2 milliards d’euros, soit près du double du financement alloué au programme précédent (2014-2020), avec une priorité marquée accordée à promotion de la participation des jeunes à la vie démocratique, à la transformation numérique et aux pratiques écologiques/durables. De plus, Erasmus+ vise à développer la dimension européenne du sport, autre élément important à considérer.
Au moment où le Canada et le Québec se tournent vers l’Europe pour tisser des liens économiques plus étroits, il serait aussi souhaitable de s’inspirer de programmes innovateurs en matière d’éducation.
En plus des défis liés à l’enseignement proprement dit, le ministère de l’éducation doit aussi financer une infrastructure désolante.
Environ 53 % des bâtiments du réseau scolaire public du Québec sont considérés en mauvais ou en très mauvais état. La proportion monte à 61 % pour les écoles secondaires. [1, 2] selon les données du Plan annuel de gestion des infrastructures (PAGI). [1]. Pour l’indice de vétusté, seulement environ 47 % des établissements scolaires obtiennent une note satisfaisante. Près d’un tiers (35 %) ont une note « D » (mauvais) et 18 % ont une note « E » (très mauvais). [1]
Le retard accumulé pour ramener l’ensemble des bâtiments à un niveau satisfaisant est évalué à près de 9,78 milliards de dollars sinon plus selon certaines selon certaines estimations syndicales ou du terrain). [1]
Toutes ces données sont facilement accessibles et leurs conséquences sont lourdes. Il serait plus constructif de s’occuper de ce qui se passe dans la tête de nos élèves du primaire plutôt de ce qu’ils/elles portent.
Samaa Elibyari réside à Montréal. Vos commentaires sont les bienvenus à l’adresse suivante : [email protected].
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteure et ne reflètent pas nécessairement les positions officielles du CMPAC.